Le chocolat…

Qualifier Wienrich et Boettcher de « chocolatiers » revenait à traiter Léonard de Quirm de « bon peintre qui bricolait aussi à côté » ou la Mort de « quelqu’un qu’on n’aimerait pas croiser tous les jours ». C’était juste, mais ça ne disait pas tout.

D’abord, ils ne fabriquaient pas mais ils créaient. La différence est de taille. {Jusqu’à dix piastres la livre, le plus souvent.} Et leur petite boutique qui vendait lesdites créations ne cédait pas à la vulgarité d’en remplir la vitrine. Ce qui aurait dénoté… disons un trop grand empressement à vendre. Le plus souvent, W & B avaient un étalage de draperies en soie et en velours entourant, sur un petit guéridon, peut-être une de leurs dragées spéciales ou pas plus de trois de leurs fameux caramels glacés. Il n’y avait pas de prix affiché. Si on devait demander le prix des chocolats W & B, c’est qu’on ne pouvait pas se les payer. Et si on en goûtait et qu’on ne pouvait toujours pas se les payer, on économisait, on rabiotait, on volait, on vendait les vieux de sa famille pour encore une de ces bouchées qui tombaient amoureuses de la langue et changeaient l’âme en crème fouettée.
Une rigole discrète fendait le trottoir au cas où les passants qui s’arrêtaient devant la vitrine baveraient trop.
Wienrich et Boettcher étaient bien entendu des étrangers et, selon la Guilde des Confiseurs d’Ankh-Morpork, ils ne comprenaient pas les spécificités des papilles gustatives de la cité.

Les habitants d’Ankh-Morpork, affirmait la Guilde, étaient des gens solides, pétris de bon sens, ils n’avaient aucune envie de chocolat fourré à la liqueur de cacao et n’avaient rien à voir avec ces étrangers mous et prétentieux qui voulaient de la crème dans tout. En réalité, ils préféraient des chocolats essentiellement à base de lait, sucre, graisse de rognon, sabots, babines, humeurs diverses, crottes de rat, plâtre, mouches, suif, fragments d’arbre, cheveux, ouate, araignées et cosses de cacao pulvérisées. Autant dire que, selon les normes alimentaires des grands centres chocolatiers de Borogravie et de Quirm, le chocolat morporkien appartenait officiellement à la catégorie des fromages et échappait de peu, n’étant pas de la couleur adéquate, à la qualification de « coulis de tuile ».

dans Pratchett,Terry[Disque-monde-27]Procrastination(2001)

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