Einstein, lettre à Eric Gutkind, Janvier 1954 (traduction en fin d’article)

… I read a great deal in the last days of your book, and thank you very much for sending it to me. What especially struck me about it was this. With regard to the factual attitude to life and to the human community we have a great deal in common.

… The word God is for me nothing more than the expression and product of human weaknesses, the Bible a collection of honourable, but still primitive legends which are nevertheless pretty childish. No interpretation no matter how subtle can (for me) change this. These subtilised interpretations are highly manifold according to their nature and have almost nothing to do with the original text. For me the Jewish religion like all other religions is an incarnation of the most childish superstitions. And the Jewish people to whom I gladly belong and with whose mentality I have a deep affinity have no different quality for me than all other people. As far as my experience goes, they are also no better than other human groups, although they are protected from the worst cancers by a lack of power. Otherwise I cannot see anything ‘chosen’ about them.

In general I find it painful that you claim a privileged position and try to defend it by two walls of pride, an external one as a man and an internal one as a Jew. As a man you claim, so to speak, a dispensation from causality otherwise accepted, as a Jew the priviliege of monotheism. But a limited causality is no longer a causality at all, as our wonderful Spinoza recognized with all incision, probably as the first one. And the animistic interpretations of the religions of nature are in principle not annulled by monopolisation. With such walls we can only attain a certain self-deception, but our moral efforts are not furthered by them. On the contrary.

Now that I have quite openly stated our differences in intellectual convictions it is still clear to me that we are quite close to each other in essential things, ie in our evalutations of human behaviour. What separates us are only intellectual ‘props’ and ‘rationalisation’ in Freud’s language. Therefore I think that we would understand each other quite well if we talked about concrete things. With friendly thanks and best wishes

Yours, A. Einstein


… J’ai beaucoup lu, ces derniers jours, au sujet de votre livre et je vous remercie beaucoup de me l’avoir envoyé. Ce qui m’a spécialement frappé à son sujet était ceci. Pour ce qui concerne l’attitude factuelle pour la vie et pour le genre humain, nous avons un grand intérêt en commun.

… Le mot Dieu n’est pour moi rien de plus que l’expression et le produit des faiblesses humaines, la Bible une collection d’honorables mais toujours primitives légendes qui sont néanmoins assez puériles. Aucune interprétation combien subtile qu’elle soit ne peut (pour moi) changer ceci. Ces subtiles interprétations sont hautement diverses selon leur nature et n’ont presque rien à faire avec le texte original. Pour moi la religion juive comme toutes autres religions est une incarnation des superstitions les plus puériles. Et le peuple juif à qui j’appartiens heureusement et avec cette mentalité pour laquelle j’ai une profonde affinité n’a pas de qualité pour moi différente que tout autre peuple. Aussi loin que peut aller mon expérience, ils ne sont guère plus meilleurs que tout autres groupes humains, bien qu’ils soient protégés contre les pires cancers par manque de puissance. Sinon, je ne vois rien d’ « élu » à leur sujet.

De manière générale je trouve difficile que vous réclamiez une position privilégiée et essayiez de la défendre par deux murs d’orgueil, l’un externe en tant qu’homme et l’autre interne en tant que juif. En tant qu’homme vous revendiquez, comme on dit, une dispense de la causalité si ce n’est acceptée, en tant que juif le privilège du monothéisme. Mais une causalité limitée n’est plus une causalité du tout, comme notre merveilleux Spinoza l’a reconnu en toute perspicacité, probablement en tant que premier. Et les interprétations animistes des religions de la nature ne sont en principe pas annulées par accaparement. Avec de tels murs nous ne pouvons atteindre qu’un certain aveuglement, mais nos efforts moraux ne sont pas promus par eux. Au contraire.

Maintenant que j’ai tout à fait ouvertement énoncé nos différences comme convictions intellectuelles il est encore clair pour moi que nous sommes assez proches l’un l’autre pour des choses essentielles, à savoir dans nos évaluations du comportement humain. Ce qui nous sépare ne sont qu’ « accessoires » intellectuels et « rationalisation » dans le langage de Freud. Je pense donc que nous nous comprendrions l’un l’autre très bien si nous avions parlé de choses concrètes. Avec des remerciements amicaux et meilleurs voeux.

Bien à vous, A. Einstein

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