Le coiffeur de Troumarec…

Vous voyez cette petite auberge si mal famée ? Non, pas sur le port. Vers le fond, presque hors du village. Voilà !

C’était une fin d’après-midi qui tirait vers la bruine et la pénombre ; l’auberge était à moitié pleine ou, peut-être, presque vide. Ça sentait le hareng — ça sentait toujours le hareng, allez savoir pourquoi — et la vieille cigarette ; le patron était avachi sur son comptoir et la plupart des clients avaient le nez dans leur bolée. Et le vieux Robert, assis sur une table, qui grattait une guitare en chantonnant ; ce qu’il faisait depuis vingt ans au moins, en s’essayant, disait-il, au folklore.

Robert leva la voix et réclama à qui voudrait bien lui payer une bolée. Le grand Gil lui répondit : « Raconte-nous une de tes histoires et si tu nous amuses tu l’auras, sûre, ta bolée ! » et Robert de vite enchaîner sur cette promesse.

« Vous voyez le salon de coiffure en face de la Mairie, ‘Au Cheveu sur la Langue’ qu’il s’appelle et la patronne c’est Odile. Ben, avant Odile,  c’était aussi un salon de coiffure ; ça s’appelait ‘Tif’Haine’ et le patron se nommait Tiphaine… Oui. Un après-midi de printemps, il y avait un peu de monde dans le salon : deux gars qui ressemblaient tellement à des clients, un de plus entre les mains du coiffeur et dans un coin un type hirsute, mais vraiment hirsute avec la barbe de trois jours et pas un cheveu qui allait dans la même direction que les autres. Tiphaine tournait autour de son client d’un air professionnel et donnait un coup de peigne par-là, un coup de ciseau par-ci et parfois un petit sifflotement.

« La porte s’ouvrit et un hippiiie entra, de gros yeux bleus, le cheveu clair en cascade et la barbiche éparse autour du visage ; en plus il traînait sous son bras un grand carton à dessins.

 — Bonjour, m’sieurs dames, je viens …

 — Toi tu m’as pas l’air d’aimer les coiffeurs hein, allez ouste, dehors et n’y reviens plus ! que fait le Tiphaine en le menaçant du doigt.

« Le jeune gars fait demi-tour et ressort aussitôt.

 — Non mais c’est vrai, quoi ! Ça ne fait jamais travailler le coiffeur et ça vient avec ses cheveux longs et sa barbe vous vendre des trucs…

 — Pas bon ça ! fait le type aux cheveux hirsutes, et si ça avait été le Christ avec ses cheveux longs et sa barbe, vous l’auriez mis à la porte ? J’en ai déjà vu des trucs comme ça, c’est souvent pour vous tester. Tiens, je vous parie que si vous sortiez sur la place et que vous cherchiez aux deux bouts, le gars aura disparu sans traces. Enfin, je dis çà…

 « Tiphaine lança un regard vers le chevelu, rentra la tête dans les épaules et fonça dehors coudes au corps ! Il n’est pas revenu avant cinq bonnes minutes.

 — Rien, qu’il dit. Je l’ai pas trouvé et j’ai couru aux deux bouts de la place. Et même que j’ai demandé aux autres commerçants de la place, ils n’ont jamais vu un gars à cheveux longs avec un carton sous le bras.

« Il jeta un long regard vers l’hirsute, mais celui-ci avait pris un journal et le tenait au-dessus de son visage. Après avoir poussé un soupir, le coiffeur retourna à son client et l’acheva prestement. Un coup de brosse sur le fauteuil et il se tourna vers le gars au journal :

 — C’est votre tour, maintenant, m’sieur !

« Le client interpellé baissa son journal et apparu porteur d’une longue chevelure noire ondulé et d’une vaste barbe couvrant en partie sa poitrine…

 — Comment ? Quoi ? Heu… Enfin, assoyez-vous sur le fauteuil, s’il vous plaît, fait un Tiphaine soupçonneux.

« Le client s’assoit, se laisse emmailloter.

 — Et ce sera pour… ?

 — Ben, rasez-moi la barbe de très très près et faites-moi une coupe à la James Dean, s’il vous plaît !

« Tiphaine prend une paire de ciseaux et un gros peigne.

 — Je vais pas pouvoir vous raser, je vais d’abord enlever le plus gros aux ciseaux.

« Et le coiffeur de tailler dans la masse de poils et de cheveux, projetant des mèches tout autour du fauteuil tant et plus qu’il a bien dégagé le client trop barbu. Tiphaine se tourne vers son évier pour préparer un bol de mousse à raser, se saisit d’un blaireau et se retourne vers son client et sursaute à presqu’en lâcher ce qu’il a dans les mains.

« Et il y a de quoi, le gars le regarde bien en face avec une longue chevelure rousse ondulée et une barbe de même couleur qui lui couvre la poitrine. Le coiffeur repose le bol et le blaireau avec force, se saisit rageusement de ses ciseaux et de son peigne et se met à couper dans tous les sens dans la masse de cheveux avec la hargne et la vitesse d’un tondeur de mouton. Et quand il en est arrivé au bout du chantier, il s’en va prendre son bol et le blaireau et il se retourne vivement.

« Et là le barbu, il est redevenu encore plus barbu ! Une chevelure blonde qui ondule jusque dessous de ses épaules et une barbe qui descend jusqu’à la ceinture. Tiphaine émet un gros hoquet, et s’effondre au pied de son client. Il se met à pleurer à gros sanglots :

 — Pardonnez-moi, Seigneur, je ne lui voulais pas de mal. Si j’avais su… Mais je promets…

« Et là il s’aperçoit qu’il n’y a plus de jambes de client. Il relève la tête et se redresse et, sur le fauteuil, il y a un couffin avec un bébé qui le regarde bien en face avec ses fossettes et ses gros yeux bleus.

 — Oh ! Le petit Jésus dans son couffin ! Et il m’a pardonné alors, hein qu’il m’a pardonné, le petit Jésus !

« Et, derrière lui, on entend une voix criarde qui hurle :

—Le petit Jésus ! Le petit Jésus ! Je t’en donnerais moi du petit Jésus ! Ce bébé c’est ton fils ! Et tu vas t’occuper de lui sérieusement à partir de maintenant sinon je vais tout dire à ta faaaaammeuh !!!

 

(Celle-là, elle est de moi. 2016 — Tout est parti d’une histoire vraie où un coiffeur, dans le salon duquel j’attendais, a viré acrimonieusement un grand étudiant en Beaux-Arts, dégingandé et particulièrement chevelu et barbu — lequel, par la suite, fût de mes amis. Je passai le reste de mon attente à imaginer quelles sortes de vengeances l’éjecté pouvait bien mettre en œuvre. L’histoire alors n’était pas aussi développée que celle ci-dessus, mais elle a eu quarante-cinq ans pour mûrir.)

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